lundi 25 février 2008

LE PRESIDENT QUI DECONSTRUIT LA REPUBLIQUE

Après l'instrumentalisation, dans un amalgame souvent douteux, des débats relatifs à l'immigration et à l'insécurité, après des attaques insidieuses contre la laïcité, le président de la République tend à opposer le juge judiciaire et le juge constitutionnel.
Si ce dernier n'est pas absolument exemplaire, ni dans son fonctionnement, ni dans ses décisions, il n'en est pas moins inquiétant que l'élu choisit par la nation pour être le garant des institutions méprise à ce point nos règles fondamentales. En réalité, avec cette mise en cause de la décision du Conseil constitutionnel relative à la rétention de sûreté, le président poursuit son entreprise de déconstruction des fondements républicains.

L'imparfaite décision du Conseil constitutionnel
Dans sa décision du 21 février 2008
sur la loi relative à la rétention de sûreté et à la déclaration d'irresponsabilité pour cause de trouble mental, le Conseil constitutionnel, en un raisonnement dont il a le secret, a validé le dispositif de rétention de sûreté, qui permettra l'enfermement à vie des personnes condamnées à des peines au moins égales à quinze ans de réclusion, pour des crimes graves, à condition qu'une nouvelle juridiction régionale ait jugé que ces personnes présentaient une dangerosité particulière, caractérisée par un risque de récidive élevé. Pour admettre l'idée d'une privation de liberté sans crime préalable, mais seulement au nom de la dangerosité supposée, le juge constitutionnel a estimé que la rétention de sûreté ne constituait pas une peine. Elle échappe ainsi au principe de légalité des délits et des peines défini à l'article 8 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789.

Cependant, et c'est là que son inventivité s'est pleinement exprimée, le Conseil constitutionnel a jugé que la rétention de sûreté, indéfiniment renouvelable d'année en année, représentait tout de même une mesure suffisamment privative de liberté pour qu'elle ne puisse s'appliquer de façon rétroactive, aux personnes condamnées avant la promulgation de la loi. Le dispositif ne sera donc applicable qu'aux condamnés qui sortiront de prison dans une quinzaine d'années.
Le raisonnement développé par le juge constitutionnel n'est pas vraiment convaincant. Mais l'institution nous a habitué aux décisions décevantes.
En l'espèce, le Conseil admet un renversement complet de notre système pénal. Désormais, on pourra être condamné non seulement pour les crimes commis, mais aussi pour les crimes que l'on pourrait commettre si l'on était en liberté. La dangerosité, notion éminemment floue, fait son entrée dans le code pénal. Certes, le Conseil constitutionnel fait de la possibilité pour le condamné de recevoir des soins adaptés en prison une condition de la mise en oeuvre, à l'issue de la peine, de la rétention de sûreté. Mais c'est bien le coeur du problème. C'est parce que la France n'investit pas de moyens suffisants pour soigner les psychopates et les pervers que ces derniers sortent de prison avec un risque si élevé de récidive. Rien n'est fait pour assurer leur retour à la vie en société. Il est ainsi très difficile pour un condamné d'obtenir des soins psychiatriques en prison, faute de moyens.
Il n'en demeure pas moins que le Conseil constitutionnel a validé l'essentiel d'un dispositif élaboré pour répondre à l'émotion suscitée par de tragiques faits divers. On peut en outre regretter que pour se prononcer sur une question aussi grave, le Conseil n'ait rassemblé que 8 de ses 11 membres. En effet, ni Pierre Joxe, ultime conseiller désigné par une autorité politique de gauche, ni les deux anciens présidents de la République, n'ont pris part à cette décision.
Cependant, malgré les imperfections de l'institution et de la décision, celle-ci, aux termes de l'article 62 de la Constitution, s'impose aux pouvoirs publics et à toutes les autorités administratives et juridictionnelles. C'est ce qu'on appelle l'Etat de droit. C'est ce qui nous protège de l'arbitraire.

L'entreprise de déconstruction du président de la République
Le général de Gaulle, dans une célèbre conférence de presse de 1964, définit le président de la République comme "l'homme que la nation se donne à elle-même pour répondre de son destin". Aussi la Constitution confie-t-elle au président un rôle d'arbitrage par lequel il assure le fonctionnement régulier des institutions. Le président lui-même est soumis, en tant que pouvoir institutionnel, aux décisions du Conseil constitutionnel.
Or, Nicolas Sarkozy a demandé au Premier président de la Cour de cassation de réfléchir aux moyens de rendre la rétention de sûreté immédiatement applicable aux personnes condamnées avant la promulgation de la loi. Dès le lendemain de la décision du Conseil, il demande donc au plus haut magistrat de France de trouver les moyens de contourner cette décision, de dépasser le principe constitutionnel de non-rétroactivité de la loi pénale plus sévère, en arguant de sa volonté indéfectible de protéger les victimes.
Les termes de l'échange sont clairement posés: c'est la sécurité ou la liberté; c'est la protection des victimes (potentielles) à tout prix, ou le respect de nos règles fondamentales. Voyez où cela peut nous conduire !
Ce président veut transformer le peuple en une masse effrayée, composée de victimes qu'il est en mesure de protéger car il ose, lui, en finir avec ce qui empêche, avec ce qui fait obstacle, avec les principes et les règles auxquels s'accroche ceux qu'il voudrait couper de ce même peuple.
Après avoir parlé de Dieu "inscrit en chaque homme", après avoir placé les valeurs religieuses au-dessus des valeurs laïques, le président s'en prend aux règles constitutionnelles, à l'équilibre des pouvoirs.
Mais il ne pourra pas seul éteindre l'esprit des Lumières que des décennies de pratique républicaine et d'instruction publique ont enseigné aux citoyens.
Il entend rétablir une sorte d'état de nature, un état d'avant le contrat social, où les hommes, sans règles pour les protéger, méconnaissaient l'intérêt général.
Cet Etat de droit, ces valeurs républicaines que le président de la République devrait incarner et qu'il piétine, sont justement là pour nous protéger de la volonté d'un seul, pour nous protéger contre les facilités de la démagogie et de la victimisation. Nous ne sommes pas des victimes potentielles d'une foule de criminels en liberté. Nous sommes d'abord des citoyens constitués en une République dont nous suivons les règles et nous regrettons de ne pas pouvoir prendre le président de cette République pour modèle.
Si elle veut se grandir et assumer ses responsabilités face aux criminels et face aux victimes, la République doit se donner les moyens d'un suivi adapté en prison et après la peine. Il ne s'agit pas de nier la souffrance des victimes, mais bien de protéger la société des personnes dangereuses, non en enfermant à vie ces dernières, mais en leur dispensant les soins hospitaliers adaptés à leurs cas et, le cas échéant, en les plaçant sous étroite surveillance.
Les citoyens eux ont à faire oeuvre de vigilance pour assurer la permanence des idéaux républicains, contre ceux qui veulent rabaisser la République.
SOLON


mardi 8 janvier 2008

2008: LE PS FACE A L'EXIGENCE DE RECONQUETE

Les Romains, lors des grandes étapes de la vie, honoraient Janus, dieu au double visage, dieu de la fin et du commencement. Au-delà de toute croyance, mais plus que jamais attachés aux idéaux de justice et de liberté, c'est bien dans l'esprit du changement que les socialistes doivent entamer cette nouvelle année.
Cependant, le PS semble encore hésiter aujourd'hui entre deux visages. En effet, la fin de l'année 2007 et le début de l'année 2008 montrent que le passage de l'ancien au nouveau est difficile au parti socialiste. Certains ne voudraient sans doute pas finir et empêcheraient bien les autres de commencer, ou de continuer. Les capacités de résistance à l'évolution, souvent motivées par de savants calculs politiciens, semblent aussi fortes que le besoin de changement, évident après l'accumulation de défaites aux élections nationales.
La diversité et la persistance des critiques suscitées par Ségolène Royal suffisent à démontrer la place qu'elle occupe aujourd'hui dans le parti. Il suffit qu'elle annonce son intention de poursuivre sa démarche afin de conduire le parti dans la rénovation pour que les ambitions déçues et les attentismes stratégiques crient au hold-up.
Faudrait-il donc attendre encore quelques mois, quelques années, pour être assurés de donner à nouveau aux Français le spectacle des joutes éléphantesques quand viendra l'heure de la désignation d'un leader ? Faut-il encore repousser la transformation du vieux PS en un parti de masse, moderne et imaginatif ?
Le changement est aujourd'hui une exigence pour un parti qui a négligé l'élaboration d'un nouveau projet de société, qui s'est discrédité en conduisant une politique éloignée de ses discours et en se détachant des couches populaires.
Parti d'élus installés et attachés à leurs fiefs comme à des schémas de pensée obsolètes, le vieux PS est ce parti qui se félicite d'avoir si bien sauvé les meubles lors des législatives de 2007, qu'il a pourtant perdues. C'est ce parti qui a certes remporté des victoires brillantes aux élections régionales, mais qui ne gagne plus les élections nationales car il est incapable d'enthousiasmer les Français, de leur donner l'espoir d'une vie meilleure et plus sûre. C'est ce parti qui conduit d'excellentes politiques locales, fondées sur l'égalité, le progrès et le pragmatisme, mais qui n'a plus d'offre politique à la mesure des attentes du pays.
Malgré ce parti où l'on est tellement attaché à des idéaux que l'on oublie de réfléchir aux moyens d'améliorer la vie des plus faibles, Ségolène Royal est arrivée au second tour de l'élection présidentielle. Elle n'a eu que quelques semaines pour commencer à exposer aux Français une nouvelle approche de la politique. Ce n'était pas suffisant pour leur offrir un nouveau projet de société.
Le succès de la droite en 2007 nous montre qu'il faut plusieurs années pour préparer des élections nationales. La reconquête doit donc commencer dès 2008 pour le parti socialiste. Nous aurons bien besoin des quatre prochaines années pour rajeunir et transformer le parti, pour entendre les aspirations des Français et construire un projet.
La désignation d'un leader dès cette année ne ferait qu'apporter de la cohérence à cette vaste entreprise.
SOLON

jeudi 18 octobre 2007

RENFORCER LE PLURALISME FACE A UNE PRESIDENCE PUBLICITAIRE


"Président tout-info" pour Le Monde, "Sarkoshow" pour Libération, la presse prend enfin du recul par rapport au torrent médiatique déversé par l'Elysée. Les journalistes avouent leur difficulté à effectuer un tri dans ce tourbillon d'informations, à distinguer ce qui relève de la communication pure et ce qui constitue vraiment de l'information digne de commentaire.

Cette situation pose la question du pluralisme dans notre pays. Une question qui mériterait d'être évoquée lors du débat sur la réforme des institutions qui s'engagera au parlement en novembre prochain. La gauche se doit en effet d'évoquer ce problème et de proposer des solutions afin de préserver la liberté d'expression et d'opinion dans notre pays.

Les effets d'une imprégnation des esprits par la communication présidentielle

Qu'on ne s'y trompe pas. Le président de la République ne porte pas directement atteinte à ces libertés. Nous avons, certes, déjà eu l'occasion d'évoquer au cours de la campagne présidentielle, l'avantage comparatif déterminant de M. Sarkozy, qui compte parmi ses amis les patrons des principales chaînes de télévision et de grands groupes de presse. Ces liens demeurent et gardent toute leur efficacité lorsqu'il s'agit d'atténuer ou de passer sous silence certaines questions posées par l'action du président ou de ses proches. Pour éviter une telle suspicion sur les organes de presse, il convient de réfléchir à des règles qui distinguent davantage les activités d'information du reste de la sphère économique. Pour le dire simplement, le capitalisme doit dans ce secteur être mieux régulé.

Mais la question de l'atteinte au pluralisme prend aujourd'hui une autre dimension avec l'omniprésence médiatique du président de la République. L'Elysée est en effet d'abord l'entreprise de communication la plus active de France. Ce n'est pas que le président achète des espaces publicitaires dans les journaux ou sur les chaînes de télévision. Il n'a pas besoin de le faire. Il organise une agitation, faite d'annonces, de déplacements, de déclarations qui n'ont d'autre objet que d'occuper l'espace médiatique. Comme l'explique Régis Debray, il ne s'agit plus d'agir mais de réagir. On ne parle pas de ce que le président accomplit, mais de ce qu'il dit, de sa course frénétique qui n'a d'autre objet que de maintenir son nom et son image dans les médias.
L'Elysée a en outre renforcé sa force de frappe médiatique par une démultiplication de la voix élyséenne: le secrétaire général Claude Guéant, le porte-parole David Martinon, s'expriment au nom du président pour mieux saturer l'espace.

Cette omniprésence témoigne d'une grande connaissance de l'impact des messages publicitaires, qui pénètrent nos esprits malgré nous. Nous recevons comme une pluie continue de messages présidentiels. A la longue, le discernement se trouve atteint, la capacité de résistance amoindrie. Orwell décrit le processus dans 1984, où l'image de Big Brother est sur toutes les affiches et apparaît en permanence sur les telescreens. Cet impact apparaît également dans l'étude conduite récemment aux Etats-Unis auprès de jeunes enfants auxquels étaient présentés des hamburgers: une grande majorité d'entre eux indiquaient a priori leur préférence pour le hamburger accompagné du logo de Mc Donald, l'entreprise qui dépense le plus gros budget publicitaire au monde...

Redéfinir les règles du pluralisme pour assurer les conditions du débat démocratique

L'imprégnation des esprits par la communication présidentielle est aussi indolore que le "despotisme doux" évoqué par Tocqueville dans sa Démocratie en Amérique. Elle est aussi redoutable. La démocratie requiert le débat et ne peut se satisfaire d'un accaparement de l'espace médiatique qui échappe à tout contrôle.

Tocqueville lui-même souligne d'ailleurs la nécessité d'organiser la liberté de la presse afin de préserver la démocratie. L'accaparement de l'espace médiatique par l'Elysée échappe aujourd'hui au contrôle de l'autorité indépendante, le Conseil supérieur de l'audiovisuel, (dont les membres ont été nommés par des pouvoirs de droite).
En effet, le CSA ne prend pas en compte les interventions du président de la République pour l'équilibre des temps de parole, "car celui-ci ne peut être assimilé à aucune des catégories donnant lieu à un décompte (gouvernement, majorité parlementaire, opposition parlementaire, autres formations)", (voir le site internet du CSA). Cette situation méconnaît le rôle exercé aujourd'hui par le président de la République dans nos institutions, le nouveau rythme imposé par le quinquennat, l'implication du président dans la direction de la politique de la nation.
Face à lui et après lui, d'autres voix doivent pouvoir s'exprimer. Il faut à cette fin mesurer le temps qu'il occupe dans les médias et l'équilibrer en préservant un espace pour les représentants des autres formations politiques. Comme le proposait Ségolène Royal, il faut instaurer en France une Haute autorité du pluralisme qui se substituerait au CSA et dont les membres seraient nommés par le Parlement. Le rôle de cette autorité serait étendu au contrôle du pluralisme de la presse. Sans empêcher le président de la République, élu de la nation, de s'exprimer, elle devrait être en mesure de veiller au maintien d'une pluralité de l'expression politique dans notre pays.
Espérons en outre qu'après ce déploiement de la parole présidentielle à laquelle ils n'étaient guère habitués, les journaux rétabliront progressivement un équilibre. Il faut pour cela qu'ils identifient la mystification, qu'ils développent les analyses de fond plutôt que de participer au système présisentiel de communication fondé sur la réactivité.
SOLON

mercredi 3 octobre 2007

Le jour où les Français voudront tâter leur président


Ils s'appellent tous les deux Nicolas. L'un a vécu au XVème siècle à Florence. L'autre est devenu président de la République française en mai 2007.
Le premier, Nicolas Machiavel, homme politique qui connut une longue traversée du désert, a dédié à Laurent de Medicis son plus célèbre ouvrage, Le Prince, où il prône l'unification de l'Italie et théorise la ruse en politique.

Le second semble faire grand usage des préceptes du premier pour se maintenir à un niveau élevé d'opinions favorables dans les sondages. Réagissant personnellement aux faits divers qui émeuvent à juste titre les Français, M. Sarkozy détourne en sa faveur cette émotion, en se montrant sensible et compatissant. Mais si le chef de l'Etat doit faire preuve de qualités humaines, est-ce bien son rôle d'amplifier l'émotion générale ? Ne devrait-il pas plutôt chercher à apporter une réponse circonstanciée aux problèmes de criminalité ?
En déployant une politique de communication d'une qualité et d'une ampleur inégalées dans notre république, Nicolas Sarkozy met en oeuvre les recommandations de Nicolas Machiavel. Le florentin conseille ainsi à Laurent de Medicis de se parer aux yeux du peuple de toutes les vertus tout en se gardant de les posséder vraiment, ce qui pourrait lui porter préjudice. Selon Machiavel, "les hommes, en général, jugent plutôt avec les yeux qu'avec les mains, car chacun a occasion de voir, mais de tâter bien peu".
A l'époque des médias de masse, où certaines chaînes de télévision se vantent de fournir aux annonceurs du "temps de cerveau disponible", cette observation paraît plus juste encore qu'elle ne devait l'être au XV ème siècle.
C'est ainsi que l'on voit le président de la République tenir un discours de fermeté contre les délinquants, alors que les statistiques montrent l'échec de sa politique au ministère de l'intérieur, fondée sur une agitation législative permanente. On l'entend affirmer le rôle fondamental de l'éducation, et faire annoncer par l'un de ses ministres la suppression de 11 000 postes d'enseignants et l'allègement des heures de cours, par volonté d'économie.
Il ne se passe quasiment aucun jour sans que la communication de l'Elysée ne donne à voir ou à entendre un président hyperactif, vibrionnant, s'occupant de tout. Quatre mois après son élection, il suffit pourtant de regarder les faits pour toucher la vérité de la politique conduite: 14 milliards d'euros de cadeaux fiscaux aux plus riches, soit plus de deux fois le budget annuel de l'enseignement supérieur, alors que les recettes fiscales vont être réduites par l'affaiblissement de la croissance; la participation médiatisée de Mme Sarkozy à la libération des infirmières retenues en Libye, mais le refus de son audition par une commission d'enquête parlementaire...
Néanmoins, le président de la République a demandé à la commission Balladur de réfléchir au renforcement des pouvoirs du Parlement. Dans le nouveau régime présidentiel, le président devrait ainsi s'exprimer chaque année devant le Parlement. Mais le Parlement pourra-t-il ensuite tenir un débat ? Rien n'est moins sûr. Cela constituerait pourtant une garantie démocratique.
Décidément, il semble plus nécessaire que jamais de rappeler qu'être citoyen c'est avant tout être vigilant. S'il est difficile de tâter le prince, encore faut-il le vouloir. Encore faut-il se donner la peine de distinguer l'action et la communication.
SOLON

lundi 1 octobre 2007

DE GUIZOT A SARKOZY: LE BEL IDEAL D'UNE FRANCE BOURGEOISE


La presse n’a guère relevé les propos de la ministre de l’économie et des finances, Mme Christine Lagarde, invitant à redonner toute sa place à « la valeur argent ». Ces quelques mots symbolisent pourtant à eux seuls ce qui tient lieu d’idéal au pouvoir sarkozyste. La droite au pouvoir, reprenant le refrain de Guizot sous la monarchie de Juillet, propose aux Français l’horizon d’une république bourgeoise. « Enrichissez-vous, par le travail et par l’épargne » disait Guizot.
Travailler plus pour gagner plus, bâtir une France de propriétaires et déculpabiliser les riches, tels sont les axes de la politique économique de son successeur au XXIème siècle.

La droite veut inculquer à ceux qui travaillent dur pour vivre, à ceux qui peinent, à ceux qui occupent de petits emplois dans les services et des fonctions subordonnées dans l’industrie, l’idéal bourgeois de la propriété, de l’avoir, de l'individualisme plutôt que de la solidarité. La lutte contre les dérives inégalitaires n’est donc pas au programme. Bien au contraire ; ceux qui hésitent déjà à se faire soigner quand ils en auraient besoin parce que l’accès aux soin n’est pas gratuit en France, viennent d’apprendre qu’ils devront, comme les bourgeois, acquitter de nouvelles franchises médicales, c’est-à-dire de nouvelles taxes, s’ils tiennent à préserver leur santé. C’est ça, la politique de l’effort partagé selon Nicolas Sarkozy.

Les plus favorisés reçoivent 14 milliards de cadeaux fiscaux, récompense de leur appartenance à la classe choyée par le pouvoir en place. Les moins favorisés peuvent, eux, contribuer au financement du déficit des comptes sociaux. Mais, compte tenu de la faiblesse de leurs revenus, les plus pauvres contribuent plus fortement que les plus riches. Sans doute une incitation de plus à rejoindre au plus vite les rangs de la bourgeoisie propriétaire.
Ainsi, toute à l’élaboration de sa politique favorable à la bourgeoisie, la droite montre une fois de plus qu’elle est nulle en économie, elle qui fait si souvent ce reproche à la gauche…
Mme Lagarde est chargée de conduire une politique de relance de la demande, alors que celle-ci n’a pas besoin d’être relancée puisque c’est la consommation qui pousse l’économie française. Il faudrait plutôt mener une politique d’offre, visant à favoriser l’investissement et la recherche, pour assurer durablement la compétitivité de notre économie.
Comme si le retour de la « valeur argent », loin de tout projet collectif mais prêt des petites ambitions individuelles, pouvait assurer le dynamisme de notre économie…

SOLON

jeudi 20 septembre 2007

UN PEU DE PUDEUR, CAMARADE JOSPIN !


Cher Lionel,
La période est agitée chez les socialistes, qui ont successivement perdu toutes les élections législatives et présidentielles depuis 2002. Dans ce contexte déprimant, on pouvait s'attendre à ce que, fort de ton expérience, tu proposes des perspectives pour l'avenir dans l'ouvrage dont tu avais annoncé la publication.
Les jeunes militants que nous sommes n'en espéraient pas moins de celui dont ils avaient soutenu l'action de 1997 à 2002. Tu étais alors Premier ministre et nous avions apprécié l'éthique gouvernementale que tu avais instauré, mettant en oeuvre le programme pour lequel les Français avaient élu une majorité de gauche au Parlement.
Quelle n'est pas notre déception à constater aujourd'hui que ton livre porte si bien son titre: L'impasse. Nous attendions une analyse et des conseils. Nous découvrons une charge haineuse qui ne nous paraît guère de nature à faire avancer la gauche, mais plutôt à poursuivre interminablement des querelles d'égos.
Libération ne s'y trompe pas, évoquant "un exercice de crucifixion en bonne et due forme", y voyant "la frustration et l’aigreur d’un homme qui n’a jamais su se remettre de son cuisant échec de 2002".
Nous ne pensons pas que ce pamphlet violent contre la candidate qui a conduit la gauche au second tour de l'élection présidentielle et recueilli 17 millions de voix soit pour toi la meilleure façon de servir un parti qui te doit beaucoup.
Aujourd'hui, le PS reprend d'ailleurs nombre de questions soulevées par Ségolène Royal - les rapports de la gauche et du centre - et développe les pistes qu'elle a tracées, comme l'ordre juste et la démocratie participative.
A vrai dire Lionel, avec cette Impasse qui porte si bien son nom, tu t'obstines dans un ressentiment qui nous a maintes fois surpris depuis le 21 avril 2002. Nous n'avions pas compris ni approuvé ta tentative de retour en septembre 2006. Nous connaissons les limites de ton action gouvernementale, qui apporta beaucoup à la France (croissance, emploi) mais conforta le doute des Français à l'égard de la gauche.
Dans ton livre, tu regrettes que Ségolène Royal n'ait pas pris "comme socle pour aller plus loin" la période 1997-2002. Peut-être pouvons-nous t'apporter quelques indices. Il faut en effet que les socialistes cultivent la sincérité. Ainsi, tu sembles oublier que l'issue de cette période fut malheureuse, que pendant ces cinq années tu négligeas de conduire la réforme des retraites, tu perturbas le rapport des Français à la gauche d'abord, en réalisant des baisses d'impôt, et à ta personne ensuite, en dissimulant obstinément ton passé trotskiste. Au même moment, dans une démarche moins complexée, Tony Blair et Gerhard Schroeder accomplissaient chacun d'importantes et difficiles réformes dans leur pays.
Alors nous sommes peinés que cinq ans après tu ne trouves rien de mieux à apporter à la gauche que ces pages acerbes. Nous aurions apprécié, à tout le moins, un peu plus de pudeur.
Nous guettions un souffle et nous prenons une gifle.
Et nous regrettons que cette Impasse porte le nom de Lionel Jospin.
Solon

samedi 30 juin 2007

La droite invente une usine à gaz qui va créer des effets d’aubaine

Thomas Philippon est économiste, spécialiste en économie financière. Dans le Capitalisme d’héritiers, il analyse la spécificité française du capitalisme. Interview parue dans Libération, le 29 juin 2007

Existe-t-il en France une structuration du capitalisme particulière ?

On constate en France que beaucoup d’entreprises sont propriétés de familles riches. Ce qui n’est ni bon ni mauvais. Ce qui est plus dommageable, c’est que l’on constate que souvent l’actionnariat familial s’accompagne d’un management par les propres héritiers. Et souvent les comparaisons montrent que ce n’est pas très bon pour l’économie.

Cette prégnance du capitalisme familial explique en partie la sous-performance de l’économie française ?
Aujourd’hui, cette sous-performance est à rapprocher de la première mondialisation qu’a connue la France vers 1900. A l’époque, les entreprises marchaient mieux partout ailleurs en Europe, notamment en Allemagne et en Angleterre. Et on a pu constater que les entreprises n’étaient alors pas gérées par des héritiers.
Il y a pourtant de très nombreuses entreprises familiales qui fonctionnent bien.
Oui, mais est-ce que les très bons résultats de Bouygues ou de Lagardère sont à mettre au crédit des héritiers à la tête de ces deux groupes ? Non. Ce sont les fondamentaux de ces entreprises qui expliquent leur performance. En France, on aime les héritiers. Mais imaginons que pour sélectionner la prochaine équipe de France de foot on aille chercher les fils des joueurs qui étaient autour de Platini, aurait-on la meilleure équipe du monde ?
Les mesures fiscales annoncées par Nicolas Sarkozy vont-elles relancer l’activité ?
Certaines mesures sont intelligentes. Mais d’autres sont absurdes politiquement. Il faut distinguer dans le paquet fiscal la mesure qui va permettre de baisser la fiscalité si le contribuable investit dans une PME. C’est un moyen de rendre les riches utiles à l’économie. L’autre mesure intéressante, c’est d’inciter aux donations aux universités, ou aux écoles.
Quelles mesures sont inefficaces ?
La suppression des droits de succession. Cette mesure est très populaire, mais elle suscite des réactions irrationnelles. Elle ne va profiter qu’au 5 % des contribuables les plus riches. La déduction des intérêts d’emprunt immobilier est aussi très bien perçue. Mais si le but est de faciliter l’accès au logement aux Français les plus modestes, le but risque là aussi de ne pas être atteint. Cette déduction a été mise en place aux Etats-Unis, et des économistes ont montré qu’elle n’avait pas amélioré l’accès au logement. C’est inefficace.
Pensez-vous que l’ISF soit un problème aujourd’hui ?
L’impôt sur la fortune n’est pas un problème. Le vrai diagnostic, c’est que le système fiscal français est trop complexe. Rajouter un bouclier fiscal à 50 % en plus de toutes les niches fiscales, de toutes les possibilités qui existent n’est pas efficient. Si la droite assumait la suppression de l’ISF, pourquoi pas. C’est un impôt qui traîne une image de lutte des classes et ne rapporte pas grand-chose. On pourrait imaginer d’autres solutions. Avec la défiscalisation des heures supplémentaires, la droite invente une usine à gaz qui va créer des effets d’aubaine et ne profitera qu’aux conseillers fiscaux.
Est-ce une bonne chose qu’il y ait de plus en plus de riches en France ?
Le problème n’est pas qu’il y ait plus de riches, ou plus d’inégalités. On peut tolérer des inégalités relatives, on ne peut pas tolérer la pauvreté absolue. Aux Etats-Unis, on assiste à un décrochage entre les très riches et les classes moyennes. On assiste à l’apparition d’une nouvelle catégorie de salariés très bien payés, que les entreprises s’arrachent. Un capitalisme de superstars.
Libération, 29 juin 2007